Echanges de traits

Les pièces présentées ici, dessins et poèmes, sont le fruit d’une coopération d’imaginaires entre Pauline Eloy et David Dunais Burgues. Les pièces de l’un ont nourri l’inspiration de l’autre et vice et versa.
Il s’agissait pour nous d’explorer et de prolonger à notre manière la transformation du rapport illustratif liant l’image au texte, le texte à l’image. Nous avons convenu de ne convenir d’aucune contrainte mutuelle, ni de forme, ni de fond. Tous les possibles étaient là : sonnet, ode, alexandrins, octosyllabes, A3, A2, papier, toile, fusain, sanguine, … et tous les thèmes. Il y avait cependant bien une contrainte : ne pas chercher le rapport illustratif, juste se saisir des images, des impressions, des traces que le travail de l’Autre pouvait susciter chez l’Autre.
Nous nous sommes ainsi réciproquement échangés des œuvres respectives, nous livrant des pièces plutôt intimes, alors que nous nous connaissions à peine. L’écoute de l’autre a pu opérer comme une écoute de soi, vers soi, vers l’autre.
Et finalement, il s’est produit la chose étrange qu’aujourd’hui, nos imaginaires et nos abîmes se connaissent sans doute mieux que nous ne nous connaissons l’un l’autre.

Je relis ces quelques lignes : la question de l’Altérité de moi devant l’autre, de l’autre devant moi y est omniprésente. Et devant ces deux miroirs placés face à face, je suis pris d’un vertige.

Corbeau

(Des mots une image)

Corbeau - Pauline Eloy

Ô Corbeau, vieux bec barbu
Le disque de ton œil
Aux ronds clignements fixes cerclés d’intense
Contemple l’au-delà de moi
L’en-deça des neuf univers étagés du monde.

Trois sautillements agiles,
Rigide dans ton costume de cérémonie
Sans ciller ni rompre ta vision
Portée par ma pensée-mémoire
Tu mires ma mort souriante
Au champs fleuri des abymes.

Trois entrechats souples
S’ouvrent tes ailes jais
Et d’un élan lourd
Tu t’élances pour l’Hadès
Boire aux sources fécondes
Du savoir et de l’oubli.

David Dunais Burgues

La Ville

(Une image des mots)

Dans la ville pressée, les foules agglutinées
Glissent et s’entremêlent en un salmigondis
Sans tête ni queue, sans oreilles et sans yeux,
Coupées de la Terre par le goudron stérile,
Coupées du Ciel par les échappements fumeux
Coupées du Silence par les bruits toujours mobiles,
Coupées des autres, parce que retranchés d’eux.

Contrainte entre les façades maladives,
La Nature assujettie aux déchets humains,
– Quelques rares arbres arbitraires,
Parmi les pigeons aux pattes rongées
Et les chiens pensifs aux laisses de captifs –
Semble attendre de guerre lasse.

Ils s’agitent, vite, ils se pressent, vite,
Ils ne savent plus s’ils sont en course ou en fuite,
Ils n’ont que le temps de courir, si pressés
Qu’ils n’ont pas même le temps de vivre
Dans cet horizon tronqué et sans perspectives,
Dans ces tunnels labyrinthiques où s’accumulent
Miasmes d’espoirs tronqués, d’ambitions ridicules,
Résignations d’humiliés, misères en dérive.

Leurs âmes lumières s’étouffent et souffrent :
Ô citadins, comme je vous plains !

David Dunais Burgues

Paris passé - Pauline Eloy

Femme Sauvage

(Une image des mots)

Femme sauvage - Pauline Eloy
Claquemurée dans les bornes du devoir-être,
Entortillée d’images conventionnelles
D’objet désirable, à sa place, sans ailes,
Supposé s’effacer pour se faire reconnaître,
La Femme ne saurait tenir dans l’enclave
Où les hommes apeurés tentent de la faire esclave.

Quand au fond de son ventre l’arbre de vie frémit,
Qui au Ciel, qui à la Terre la relie
Et que vient l’onde sauvage que rien n’éteint,
Du jaillissement d’émancipation de ses terminaisons
L’arbre de vie fleurit soudain.

Dans un effroi soulagé s’engage la métamorphose :
Resurgit la Libre, l’animal voulu chose,
Vive enfin pour le seul fait d’être
Dans l’Eternel, présent de tout son être ,
Ivre de vivre là où tout est centre,
Libre et pourtant liée à tout le Vivant.

David Dunais Burgues

Le Théâtre

(Une image des mots)

Empreinte d’un souvenir flou trop présent
Qui se joue aux latences de ta mémoire
Et sans cesse fait retour à l’éternel même soir,
Tu te heurtes aux portes du théâtre d’antan
Tapissé des ombres de ta psyché.
Là, sans feux de rampe, les poussiéreux plis
D’un passé froid qu’encore tu nourris
Ondulent de fantasmagories saillantes et d’estompes amères
Crénelées d’obscurités mobiles et salutaires.

Derrière les portes closes, les rideaux tirés,
Pour toi seule, tous guichets fermés
Les marionnettes rejouent le viol d’une poupée,
Et des mains convulsives contraignent et serrent,
Ulcérées, dans l’entrelacs de ses viscères,
La peur, la honte, un plaisir vague et abject,
Qui mêlent salin de sueur, de larmes et de sexe

Sur les marges de cette rêverie diffuse
Se pressent les gardiens de ton âme confuse,
La faune rassurante des esprits bigarrés,
Tératologie aux enseignements voilés d’effroi,
L’armée des reptiles couronnés et des démons rois,
Griffes interrogatives, torsades de cornes, crocs acérés.
Des neuf souffles, ils sont la caravane,
Et leur terreur, c’est de ton œil seul qu’elle émane.

David Dunais Burgues

Insomnie - Pauline Eloy

Femme Solaire

(Des mots une image)

Femme solaire - Pauline Eloy
Ta chevelure s’auréole en crinière
En brillantes et longues boucles sinueuses
Rayonnante de beauté intérieure,
De paix et de douce bienveillance,

Vive, gaie, Tu attires les regards
Par la chaleur de ta présence.
D’un navire ta robe souple et blanche
Déploie la grand-voile porteuse.

Autour tous viennent faire cercle, attirés
Par ta maternelle autorité,
Tu les entends d’une oreille avisée
Et tu sais les réconforter.

Femme Solaire, ils réchauffent leurs âmes
A partager une même flamme
La même Eau, le même Sol, le même Air,
Tous œuvrent portés par une même lumière.

De te mirer dans ta flamboyance,
Garde toi, ô Femme Solaire,
De voir dans ce flambeau ta semblance,
A l’instar du pauvre vieux Lucifer.

Avec la modestie d’une vierge
Et la sagesse d’une vieille,
Tu n’oublies pas en souriant humblement
Que ta Beauté témoigne du Sacré.

David Dunais Burgues

Rompre la chrysalide

(Des mots une image)

J’avais été désireux de plaire,
Petit enfant rond et jovial,
A un monde après tout guère amical,
Sans que je ne comprenne en quoi
Je suscitais l’hostilité de
Mes pairs, souvenirs encore cuisants.

J’ai préféré bâtir à l’écart,
Une bâtisse de rêves et de fables,
De dits, de contes, de légendes,
Accumulation hétéroclite
De vieux mythes et d’histoires bizarres,
Derrière lesquels l’imaginaire
Fit disparaître le corps réel,
Un repli à peu près peinard,
Où j’ai vécu des milliers de vies
Sans les vivre, où j’ai cultivé
L’érudition pour autant qu’elle fût
Vaine, noblement inutile.

Peu à peu, pierre après pierre, pans après pans,
J’avais bâti, dans le désordre
Du hasard des diverses lectures,
Un immense espace de papier
Où s’accumulent les espaces lus :
Landes arthuriennes, Vendée des Chouans,
Ouest sauvage, trompeur Pacifique,
Néons des polars, cagnards latino,
Jungle, banquise, steppe et Agartha.

Là, un édifice protéiforme
A émergé par excroissances en
Un nombre incalculable de pièces
Aux styles décoratifs imprévisibles,
Mêlant d’une aile à l’autre du bâtiment,
Époques et atmosphères.
Forteresse de savoir, bulle de savon
Fantomatique, à rebours la vie.

Sans doute avais-je besoin de ce refuge,
Et de m’installer sur les bordes,
Faire le deuil de ma normalité,
Pardonner à mon altérité
Dans une lente recomposition.

Sans doute avais-je besoin de cet hiver,
Pour toute une longue saison
Vernaliser, sommeiller les latences,
Mâturer un renouveau, rêver.

Cesse de me cacher dans les tréfonds
Et prendre l’obscurité des environs
Pour des ténèbres issues de mon âme.

Dans l’air vif et frais à la danse
Joyeuse, il est temps de disperser
Vieilleries et curiosités morbides,
Disséminer les antiques grimoires,
Laisser filer le passé, au vent
Se dissoudre en air et en lumière.

Ouvre : il est temps de secouer
La poussière, de faire entrer
En grand de l’air, de la lumière,
De m’abreuver de miel à blonds traits,
Ruisselante coulée matièrée
De particules d’or pulvérisées
Qui ondoient en vivaces arabesques.

Ouvre, et cure les fondations au nadir,
Gomme les murs, pousse le plafond
Jusqu’au zénith, jusqu’à l’horizon.

Ce sont travaux longs, et d’haleine,
Chantier à petits pas décidés,
Où les premiers moellons s’avèrent être
Les plus lourds et durs à débarder.

Dans le Présent, j’écoute circuler
Terre, Air, Eau, Feu à travers mon être.
De l’Univers attentif à ma
Gangue d’argile rouge converge
La Force de Vie.

Enfin pouvoir
Casser cette coquille, épiderme dur
Où mon germe attend en rêvant
De laisser éclater les ailes
De multiples bourgeons, vertes latences
A lancer à l’exploration des cieux
En vrilles, en trilles, en pampres généreux
Pour enfin incarner la trame
Qui m’est offerte.

David Dunais Burgues

Rompre la chrysalide - Pauline Eloy